Encre sympathique

Patrick Modiano

Jean Eyben, vingt ans, est employé par l'agence Hutte pour retrouver la trace de Noëlle Lefebvre. Elle travaillait chez le célèbre maroquinier Lancel, a disparu du jour au lendemain et on ignore sa véritable identité. Un apprenti comédien, Mourade, lui parle de Roger Behaviour, le mari de Noëlle, avec qui elle habitait rue Vaugelas. Là, Eyben trouve un carnet où il est question du Dancing de la Marine et d'un château en Sologne. Une lettre d'un certain Georges Brainos parvenue à la poste restante de la rue de la Convention mentionne Sancho Lefebvre avec lequel Noëlle pourrait partir à Rome... Une ancienne collègue de Noëlle est certaine qu'elle est morte. Bien des années plus tard, Eyben reprend sa filature interrompue. Il rencontre Roger Béavioure, propriétaire du Garage du Trocadéro, qui avait brièvement connu Noëlle. Brainos est mort. Sancho se nommait en fait Serge Servoz-Lefebvre et était originaire d'Annecy comme Noëlle... Lequel, de tous ces fantômes, détient la clé du mystère ? Lire la suite

144 pages | Couverture brochée en couleurs | Format: 140x205

PATRICK MODIANO – ENTRETIEN

Entretien réalisé par Jean-Noël Mouret pour les Éditions Gallimard. © Gallimard 2019.

L'« encre sympathique » du titre évoque les souvenirs qui se révèlent progressivement pour remplir la page blanche de l'oubli. Mais vous évoquez aussi les souvenirs « qui viennent vous visiter à la manière d'un maître-chanteur ». Y aurait-il une forme de malédiction, de malveillance, du souvenir ?

Ce sont deux processus contradictoires qui m'ont toujours impressionné dans la mémoire, parce que je leur trouve un grand pouvoir de suspense, d'un point de vue romanesque, d'une part, un souvenir enfoui depuis longtemps, et qui refait brusquement surface, comme l'encre invisible qui apparaît sous l'effet d'un produit chimique ; d'autre part un souvenir désagréable qui semblait avoir été effacé avec le temps, et qui réapparaît comme un maître-chanteur, et nous montre que nous vivons à la merci de certains « silences » de la mémoire, mais que ceux-ci risquent de se rompre un jour ou l'autre.

La plupart des personnages se révèlent très ordinaires. Est-ce une façon d'exprimer que le temps qui passe rend l'ordinaire extraordinaire, ou bien le narrateur est-il tellement obsédé par son enquête qu'il s'imagine que les gens qu'il recherche ont forcément commis des actes hors normes ?

Non seulement les personnages se révèlent d'une grande banalité derrière leur mystère apparent, mais j'ai voulu aussi montrer que le narrateur, au cours de son enquête et de sa recherche sur « Noëlle Lefebvre », a cru qu'il s'agissait de témoins importants du passé de cette femme, alors qu'elle-même se souvient à peine de ces prétendus « témoins » de sa vie.

Au passage, vous égratignez la toute-puissance supposée d'Internet, cette soi-disant « mémoire absolue » qui se montre parfois incapable de répondre...

J'ai souvent remarqué qu'Internet ne peut pas répondre de manière directe à une question trop précise, comme s'il rusait avec vous. Il faut donc trouver un moyen détourné d'obtenir la réponse. Il y a de grandes lacunes dans cette prétendue « mémoire du monde ».

Dans la deuxième partie du roman, on passe de Paris à Rome et simultanément le « je » se transforme en « il ». Pourquoi ce basculement narratif ?

J'ai voulu indiquer par ce « basculement » le moment où tout se dévoile peu à peu, comme dans le phénomène de l'encre sympathique.

Peut-on aussi prendre « sympathique » au sens d'affinité, et en déduire qu'il existerait, à leur insu, un accord profond entre les deux principaux protagonistes ?

Je crois en effet que c'est le sens de cette enquête et de ce roman.

Sans optimisme excessif, on pourrait considérer que le roman se clôt sur une forme de « happy end », même si celui-ci ressemble à un point d'interrogation...

Je suis entièrement d'accord avec ce point de vue, que suggère la dernière phrase du roman : « Elle lui expliquerait tout ». Cette phrase laisse au lecteur la liberté d'imaginer.

Entretien



Entretien réalisé par Jean-Noël Mouret pour les Éditions Gallimard. © Gallimard 2019.

L'« encre sympathique » du titre évoque les souvenirs qui se révèlent progressivement pour remplir la page blanche de l'oubli. Mais vous évoquez aussi les souvenirs « qui viennent vous visiter à la manière d'un maître-chanteur ». Y aurait-il une forme de malédiction, de malveillance, du souvenir ?

Ce sont deux processus contradictoires qui m'ont toujours impressionné dans la mémoire, parce que je leur trouve un grand pouvoir de suspense, d'un point de vue romanesque, d'une part, un souvenir enfoui depuis longtemps, et qui refait brusquement surface, comme l'encre invisible qui apparaît sous l'effet d'un produit chimique ; d'autre part un souvenir désagréable qui semblait avoir été effacé avec le temps, et qui réapparaît comme un maître-chanteur, et nous montre que nous vivons à la merci de certains « silences » de la mémoire, mais que ceux-ci risquent de se rompre un jour ou l'autre.

La plupart des personnages se révèlent très ordinaires. Est-ce une façon d'exprimer que le temps qui passe rend l'ordinaire extraordinaire, ou bien le narrateur est-il tellement obsédé par son enquête qu'il s'imagine que les gens qu'il recherche ont forcément commis des actes hors normes ?

Non seulement les personnages se révèlent d'une grande banalité derrière leur mystère apparent, mais j'ai voulu aussi montrer que le narrateur, au cours de son enquête et de sa recherche sur « Noëlle Lefebvre », a cru qu'il s'agissait de témoins importants du passé de cette femme, alors qu'elle-même se souvient à peine de ces prétendus « témoins » de sa vie.

Au passage, vous égratignez la toute-puissance supposée d'Internet, cette soi-disant « mémoire absolue » qui se montre parfois incapable de répondre...

J'ai souvent remarqué qu'Internet ne peut pas répondre de manière directe à une question trop précise, comme s'il rusait avec vous. Il faut donc trouver un moyen détourné d'obtenir la réponse. Il y a de grandes lacunes dans cette prétendue « mémoire du monde ».

Dans la deuxième partie du roman, on passe de Paris à Rome et simultanément le « je » se transforme en « il ». Pourquoi ce basculement narratif ?

J'ai voulu indiquer par ce « basculement » le moment où tout se dévoile peu à peu, comme dans le phénomène de l'encre sympathique.

Peut-on aussi prendre « sympathique » au sens d'affinité, et en déduire qu'il existerait, à leur insu, un accord profond entre les deux principaux protagonistes ?

Je crois en effet que c'est le sens de cette enquête et de ce roman.

Sans optimisme excessif, on pourrait considérer que le roman se clôt sur une forme de « happy end », même si celui-ci ressemble à un point d'interrogation...

Je suis entièrement d'accord avec ce point de vue, que suggère la dernière phrase du roman : « Elle lui expliquerait tout ». Cette phrase laisse au lecteur la liberté d'imaginer.

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